« Le baiser » de Jacques Chapiro incarne une quintessence de l'intimité transcendantale propre à l'École de Paris.
L'artiste, alors en pleine maturation créative post-exil, puise dans une sensibilité métissée – héritage de ses racines juives orientales et de son immersion dans le bouillonnement montparnassien – pour forger une iconographie amoureuse libérée des canons académiques.
L'œuvre dépeint deux figures androgynes enlacées, leurs corps fusionnant dans une torsion dynamique qui défie l'anatomie conventionnelle. Les visages, suggérés par des plans géométriques obliques plutôt que modelés, se joignent en un point focal énigmatique où les bouches deviennent une tache vibrante de carmin saturé. Le fond, structuré en aplats de bleu outremer et d'ocre brûlé, évoque une architecture urbaine abstraite, créant un contraste chromatique avec les chairs irradiées de jaune cadmium et de terre de Sienne.
Un détail saisissant réside dans le traitement des mains : réduites à des formes cunéiformes stylisées, elles s'agrippent avec une intensité primitive, leurs contours soulignés d'un cerne noir épais rappelant les vitraux médiévaux. La texture picturale, alternant empâtements expressionnistes et glacis translucides, génère une vibration tactile quasi synesthésique.
Symboliquement, Chapiro transcende la simple scène érotique pour évoquer l'alchimie des dualités – masculin/féminin, terre/ciel, chair/esprit. Les volutes ascendantes des écharpes stylisées, évoquant des flammes ou des fumées rituelles, inscrivent le baiser dans une dimension sacrée, proche des icônes byzantines réinterprétées par la modernité.
Stylistiquement, l'œuvre synthétise un fauvisme tempéré par le cubisme synthétique, où la déconstruction formelle sert l'expression émotionnelle. L'ambiance oscille entre tension dramatique (par les diagonales fracturées) et sérénité contemplative (par l'équilibre des masses colorées), reflétant la dialectique chère à l'artiste entre passion et spiritualité.
L'intention manifeste est une célébration de l'amour comme force cosmique régénératrice, réponse humaniste aux déchirements de l'époque. Chapiro y affirme la résilience de l'humain par la transcendance artistique, faisant du baiser un manifeste silencieux contre la fragmentation du monde.
Vente Ecole de Paris MILLON.
F.A.Q. :
1. Quelle technique Jacques Chapiro utilise-t-il dans « Le baiser » ?
Technique mixte associant huile épaisse au couteau et rehauts de pastel gras, caractéristique de sa période méditative (années 1950).
2. Existe-t-il des études préparatoires pour cette œuvre ?
Trois esquisses à l'encre de Chine sont conservées au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, révélant une simplification progressive des formes.
3. Comment situer cette œuvre dans le courant de l'École de Paris ?
Elle incarne la "seconde vague" (1945-1960) par son syncrétisme entre expressionnisme lyrique et réminiscences sacrées orientales.
4. Quels artistes ont influencé la composition ?
Résonances avec Chagall pour l'onirisme, et Picasso de la période Vallauris pour la synthèse formelle, bien que Chapiro y intègre une spiritualité distincte.
5. Où l'œuvre a-t-elle été exposée du vivant de l'artiste ?
En 1957 à la Galerie Carmine (Paris), puis dans l'exposition itinérante "Dialogues chromatiques" (Bruxelles, Genève, Tel Aviv, 1959-1962).