« Composition abstraite » de Jerzy Kujawski incarne l'essence de l'abstraction lyrique propre à l'École de Paris des années 1950-1960. L'artiste, alors en pleine maturation créative, naviguait entre une sensibilité surréaliste héritée de ses affiliations passées et une quête spirituelle tourmentée, cherchant à transcender le figuratif pour saisir l'invisible. Son état d'esprit oscillait entre une rigueur constructiviste et une libération gestuelle, reflétant une dialectique intérieure entre ordre et chaos.
L'œuvre déploie un champ chromatique complexe où des ocres brûlés, des bleus profonds et des rouges terreux s'entremêlent en strates tourmentées. La surface, travaillée en épaisseur, révèle des empâtements généreux et des grattages savants qui dévoilent des sous-couches contrastées. Des formes biomorphiques évoquant des archétypes organiques — noyaux cellulaires, fragments telluriques — dialoguent avec des tracés angulaires noirs, créant une tension dynamique. L'espace, bien que non figuratif, suggère une cosmogonie personnelle où la matière semble en perpétuelle genèse.
Un détail saisissant réside dans l'incision rythmique de la pâte fraîche : des sillons parallèles traversent la composition, révélant des fluorescences sous-jacentes qui irradient comme des failles lumineuses. Par ailleurs, l'équilibre précaire entre masses colorées denses et réserves de toile nue instaure une respiration picturale, renforçant l'impression de fragilité contrôlée.
Symboliquement, l'œuvre évoque une cartographie de l'âme où les conflits intérieurs se cristallisent en signes plastiques. Les formes éclatées pourraient traduire une mémoire traumatique (Kujawski, résistant polonais exilé), tandis que les éclats de lumière suggèrent une résilience métaphysique. L'ensemble fonctionne comme un palimpseste, superposant des strates temporelles et psychiques dans une quête d'absolu.
Stylistiquement, Kujawski fusionne le lyrisme tachiste avec une structure géométrique sous-jacente, caractéristique de sa période "informelle matiériste". L'ambiance, à la fois méditative et dramatique, naît du contraste entre la violence des gestes (projections, raclages) et la subtilité des glacis translucides. La matérialité vibre d'une énergie tellurique, oscillant entre érosion et précipité chromatique.
L'intention semble être une transmutation alchimique du vécu en langage universel : Kujawski ne représente pas le monde, mais en restit l'essence pulsative. Par cette abstraction méditative, il invite à une plongée introspective où le chaos apparent révèle un ordre caché, affirmant la peinture comme acte de résistance spirituelle contre le nihilisme.
F.A.Q. :
1. Jerzy Kujawski est-il lié au surréalisme ?
Oui, il cofonda le groupe polonais Phases, marqué par l'onirisme surréaliste, avant d'évoluer vers une abstraction métaphysique intégrant l'automatisme gestuel.
2. Quelle technique privilégie-t-il dans "Composition abstraite" ?
Kujawski utilise une technique mixte alliant huile épaisse, sable et collage, avec des effets de grattage révélant les strates, typique de la "peinture matiériste" des années 1950.
3. Comment situer cette œuvre dans l'École de Paris ?
Elle incarne la seconde vague abstraite (post-1945), aux côtés de Hartung ou De Staël, par son hybridation de lyrisme européen et d'expressivité gestuelle, distincte de l'abstraction géométrique.
4. Existe-t-il des clés pour décrypter son symboles abstraits ?
Ses formes organiques renvoient souvent à des archétypes universels (germination, fragmentation), tandis que sa palette sourde évoque des paysages intérieurs, fusionnant biographie et cosmologie.
5. Où admirer ses œuvres en France ?
Ses pièces majeures sont conservées au Musée National d'Art Moderne (Paris) et dans des collections spécialisées sur l'abstraction lyrique, comme la Galerie Applicat-Prazan.