« Costume d'homme pour le ballet Le Coq d'Or »
Natalia Gontcharova, alors à l'apogée de sa collaboration avec les Ballets Russes, incarne un état d'esprit fusionnant audace avant-gardiste et réminiscences ethnographiques. Fortement influencée par le néo-primitivisme et le rayonnisme, elle puise dans l'art populaire russe tout en défiant les conventions scéniques occidentales.
L'œuvre présente un costume masculin opulent, structuré autour d'une tunique longue à col montant, ornée de motifs géométriques emboîtés évoquant des broderies slaves stylisées. Des bandes chromatiques contrastées – or brûlé, vermillon et azur profond – s'entrelacent en frises symétriques, créant un rythme visuel dynamique. Le pagne surdimensionné, souligné de losanges répétitifs, amplifie la silhouette par sa volumétrie théâtrale. Un détail marquant réside dans le traitement du plastron : des appliques en relief imitant des cabochons précieux forment une pectorale hiératique, tandis que les manches ajustées s'achèvent par des poignets évasés rappelant des plumes métallisées. L'ensemble est coiffé d'une tiare conique striée de lignes obliques, accentuant l'impression de verticalité cérémonielle.
Symboliquement, ce costume transcende sa fonction utilitaire pour incarner une hybridité culturelle. Les motifs solaires et aviaires tissent une allégorie du pouvoir impérial russe, le coq doré figurant autant l'astre que l'animal totémique. La polychromie vibrante, typique de l'orphisme gontcharovien, active un langage chromatique où l'or symbolise le sacré, le rouge la vitalité charnelle, et le bleu l'infini cosmique.
Stylistiquement, Gontcharova opère une synthèse novatrice entre le lubok (imagerie populaire russe) et la fragmentation cubo-futuriste. L'ambiance oscille entre onirisme féerique et rigueur tribale, renforcée par la matérialité tactile des textiles suggérés – brocarts lourds et soies irisées. Cette approche scénographique radicale déconstruit le folklore pour en extraire une essence universelle, où la théâtralité devient vecteur d'archétypes.
L'intention sous-jacente révèle un manifeste esthétique : réhabiliter les arts vernaculaires slaves par le prisme de la modernité, tout en critiquant l'académisme par une exubérance calculée. Gontcharova y affirme la capacité du costume à incarner des récits mythiques, transformant le danseur en icône mouvante où sacré et profane convergent.
F.A.Q. :
1. Quel ballet utilise ce costume de Natalia Gontcharova ?
Ce costume fut créé pour la production des Ballets Russes de Diaghilev en 1914, adaptation de l'opéra-ballet "Le Coq d'Or" de Rimski-Korsakov.
2. Quelles techniques caractérisent les costumes de Gontcharova ?
Elle privilégiait la superposition de pigments opaques pour un rendu mat et sculptural, combinée à des rehauts métallisés, exploitant la réfraction lumineuse sous les projecteurs.
3. En quoi ce costume reflète-t-il l'avant-garde russe ?
Par sa synthèse de motifs traditionnels (roubles, oiseaux de feu stylisés) et de géométrisation abstraite, il incarne le dialogue entre primitivisme et modernisme typique du mouvement.
4. Quelle est la signification du motif en losange récurrent ?
Inspiré des khorom (broderies paysannes), il symbolise la fertilité et la protection, mais Gontcharova le dynamise par des ruptures angulaires évoquant le mouvement.
5. Comment ce costume influence-t-il la scénographie contemporaine ?
Il établit un paradigme où le vêtement scénique devient acteur narratif autonome, préfigurant les expérimentations de Robert Wilson ou Philippe Decouflé.